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Face a la crise de la famille, quel message peut on apporter ?

La crise de la famille contemporaine, dans les pays développés est donc un fait, statistiquement objectivable, dont nous commençons à ressentir les conséquences sociales et politiques, et dont on peut identifier les racines et les motivations. Face à cette crise, que penser et que dire?

Ne pas tomber dans une vision excessivement pessimiste de la situation

1) L’attachement des individus à la famille

Pourtant, face au diagnostic négatif de certains sociologues sur la permanence de l’institution familiale, on doit d’abord tenir compte de ce qu’expriment les principaux utilisateurs - c’est à dire les gens eux mêmes, qu’ils soient en situation familiale « régulière » ou « irrégulière » pour reprendre les termes de la lettre de Jean-Paul II aux familles. Tous les sondages d’opinion le montrent: l’homme d’aujourd’hui, quelque que soit sa race, son milieu social, sa situation géographique et son âge, place la famille parmi les valeurs les plus importantes. Malgré l’éclatement de la famille traditionnelle, la réalité anthropologique de la famille demeure entière.

Même si la famille s’est transformée, modifiée dans sa structure, elle n’en demeure pas moins elle-même, dans son essence - le couple humain ouvert sur l’accueil de la vie - et dans le rôle qu’elle joue dans la société et dans la formation de l’être humain comme être social et éthique, vivant de valeurs. La famille reste une valeur fondamentale pour les individus. Les modifications structurelles de la famille ne remettent pas en cause la volonté des individus de fonder une famille. La contradiction entre ce à quoi les personnes aspirent le plus (fonder un foyer, avoir une famille) et ce qu’elles réalisent en pratique n’a peut être jamais été aussi grande. Comment comprendre cette discordance entre l’aspect extérieur des choses, enregistré par le sociologue, et qui semble en effet montrer une désintégration de la famille, et les aspirations actuelles du cœur humain, vieux ou jeune, riche ou pauvre, éduqué ou inculte à un bonheur passant par « la famille »?

La clef de ces contradiction est peut être à chercher dans le mot même de famille, et le contenu que l’on veut bien y placer. Comme l’écrit très justement C. J. Pinto De Oliveira « il faut dissiper les équivoques que recèle l’usage non critique des notions générales ou abstraites. Ceux qui crient avec A. Gide: "Familles, je vous hais", et ceux qui forment leurs bataillons pour la défense de la "cellule de base de la société" visent les uns et les autres un modèle particulier de la famille - modèle qui est incorporé à une certaine notion indéfinie de famille en général. Il est pertinent de commencer par clarifier cette notion générale de famille qui n’est certes pas un concept vide » [1] .

« Clarifier une notion générale » est une autre façon de dire « poser la question de la vérité ». Ceux qui doutent de la famille et de son fondement permanent ont-ils raison? Ou bien, s’il existe un tel fondement permanent, à quel niveau se trouve-t-il?

2) La variété des conceptions de la famille

Il est certain qu’on ne peut vouloir encadrer la famille dans une définition trop rigide, sous peine de perdre contact avec la réalité de la famille, c’est-à-dire la forme sous laquelle la famille se manifeste dans un temps, un lieu, une civilisation donnée. L’erreur des « traditionalistes » du XIXème siècle a précisément été de définir la famille à partir du modèle qu’ils avaient sous les yeux, ou dans leur mémoire, en excluant toute autre forme de famille comme « contre-nature ». Pour De Bonald, par exemple, la famille se définissait comme une « société domestique », définie par l’exercice d’un pouvoir (le père) et d’une sujétion (les enfants), la mère étant « ministre », « mettant en œuvre l’activité productive et conservatrice » de la famille [2]. Il reconnaissait d’ailleurs qu’il n’avait en vue « que la famille agricole et propriétaire, la seule qui soit indépendante » [3] , les conditions d’instabilité, d’inégalité sociale, de corruption morales des villes rendant ce modèle caduc. Dans cette perspective traditionaliste il faut avant tout « perpétuer l’ordre » de la société, fondé sur la hiérarchie. Les traditionalistes associent donc de façon étroite Etat et Famille dans leur vision de la société, l’Etat étant considéré comme postérieur à la famille, et formé à son image. Le problème de cette conception de la famille comme une hiérarchie est qu’elle prétend s’appliquer à l’universalité de la Famille, comme le montre le titre de l’ouvrage de Frédéric Le Play L’organisation de la famille selon le vrai modèle signalé par l’histoire de toutes les races et de tous les temps; or, dans cette perspective, il n’est jamais parlé que de l’autorité du père, garant du bon ordre de la société, jamais de l’amour dans la famille. Le mariage y est vu comme un contrat entre deux volontés, mais l’amour entre les époux, considéré comme une passion pour le moins suspecte, n’est pas jugé nécessaire au bien de la famille. La seule fin de la famille, c’est « la production et la conservation des enfants » [4] . On voit par cet exemple des positions traditionnalistes le danger qu’il ya à vouloir trop nettement définir la notion de famille en universalisant d’autorité ce qui n’est qu’une certaine forme du vécu familial correspondant à un type de société donnée (patriarcale, rurale par exemple).

Aujourd’hui, dans les milieux où l’on valorise la famille, on tendrait en fait à donner une définition et une image inversée de la famille par rapport à la conception précédente: dans les diverses enquêtes réalisées récemment sur ce sujet de la famille, au sein de populations représentatives, on tend à opposer à la société, lieu des conflits, des rapports hiérarchiques, de la ruse, la famille, havre de paix, protégé à l’abris des conflits, paradis où l’on peut communier avec autrui, aimer et être aimé, vivre en transparence [5]. La famille est toujours considérée come une cellule, mais une cellule close sur elle-même, et non plus la « cellule de base de la société ». C’est donc une conception très idéalisée de la famille qui semble être celle de nos contemporains, trop idéalisée peut être, et cela expliquerait du coup le nombre des divorces.

En fait, en toute bonne foi, on peut envisager la famille de façon très variable, en fonction du modèle de famille que l’on connaît, à partir duquel on projette un « idéal de la famille » qui ne peut être que suspecté dans sa prétendue universalité. Ce qui, en effet, ressort de toute étude historique et critique du concept de famille, c’est que la conception que l’on peut se faire de la famille varie grandement selon le point de vue que l’on prend pour cette étude, historique, évolutionniste, anthropologique, sociologique, phénoménologique, ou éthique.

Par contre, il y a un invariable de la famille, présent dans toutes les époques et dans tous les groupements humains, et c’est cet invariable qui est menacé dans la crise actuelle de la famille, et qu’il faut conforter et sauver de la désintégration.

[1] Carlos-Josaphat Pinto de Oliveira, « Famille : valeurs éthiques et modèles historiques », in La famille, un défi face à l’avenir, B. Schnyder ed., Fribourg, Editions Universitaires, 1982, p. 166.

[2] L. De Bonald, Législation primitive, 1802,4° édition de 1847, pp.167-168.

[3] L. De Bonald, Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, Œuvres, tome XII, p.106.

[4] L. De Bonald, Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, op.cit.

[5] P. Brechon, La famille, idées traditionnelles, idées nouvelles, Le Centurion, Paris, 1976, pp. 52-53.