L’idéologie féministe à son origine s’est incarnée aux Etats Unis dans le personnage et l’action d’un personnage hors série : Margaret Sanger (1879-1966). New-Yorkaise aux idées de gauche, quoiqu’animée en fait d’un profond mépris pour les classes laborieuses et d’une étrange répulsion face aux familles nombreuses, Margaret Sanger fut d’abord disciple puis, pour un temps, maîtresse de Havelock Ellis, apôtre de l’« amour libre » et de l’érotisme. Sa vie privée fut émaillée de diverses aventures sexuelles extraconjugales. Elle fut guidée par le féminisme, la sexologie, la peur de la surpopulation et l’eugénisme, se proposant la création d’une race humaine supérieure (d’où la nécessité de réduire la natalité des races jugées inférieures). Le féminisme qu’elle anima s’associa rapidement au mouvement inspiré de Malthus, et cette association fut décisive. Margaret Sanger prêchait la libération de la femme sous tous les aspects, en commençant par une libération de son asservissement de mère et de gardienne d’enfants, assujettie au foyer familial. C’est pourquoi Margaret Sanger a vu dans la contraception et la diffusion de l’avortement « sans risques » les moyens les plus efficaces pour libérer la femme. Elle s’engagea résolument dans une campagne pour promouvoir la contraception féminine, ce qui lui valut d’ailleurs des séjours en prison. Elle lança en 1913 un mouvement qui devait aboutir à la Ligue Nationale pour le Contrôle des Naissances. En 1916 elle réussit le tour de force d’amener le gouvernement des Etats-Unis à légaliser la contraception. Six ans plus tard elle publia son œuvre principale, The Pivot of Civilization. Son message, enrobé d’une espèce de mystique de la liberté, peut se résumer en ces simples mots : « Nous changerons le monde par la contraception ! ». Elle fonde le périodique Birth Control Review et surtout jette les bases de la très influente IPPF International Planned Parenthood Federation, la Fédération internationale du Planning familial. Depuis, cette organisation répand les idées de Margaret Sanger à travers le monde et est le levier le plus puissant pour la diffusion mondiale des méthodes contraceptives. Les forces qui convergèrent dans l’œuvre de Sanger et dans son style de vie joueront toutes un rôle dans la « révolution sexuelle » des dernières décennies de notre siècle : idéologie de gauche amour libre, contrôle des naissances, eugénisme néo-Malthusien, sexologie, pansexualisme Freudien, éducation sexuelle précoce conçue comme initiation au sexe, féminisme radical, divorce facile, occultisme, et même toxicomanie.
Le féminisme radical s’est directement alimenté à cette source. C’est la pensée de Margaret Sanger, ainsi relayée, qui a puissamment influencé les hommes d’argent et de pouvoir qui ont été les architectes de la libéralisation de l’avortement. Cette idéologie féministe a trouvé un ferme support chez les néo-malthusiens, effrayés par le développement des populations dans les pays pauvres et sous-développés du globe.
Parmi les supporters contemporains de ce féminisme radical, l’une des figures les plus marquantes a été celle de Simone de Beauvoir. Simone de Beauvoir a recherché toute sa vie la liberté et la libération de la femme. Elle peut être considérée comme l’initiatrice du mouvement féministe de type laïc.
La réflexion de Simone de Beauvoir part d’une recherche sur la formation de l’idée de femme, qu’elle considère seulement comme le fruit d’un processus culturel. En fait, même si pour les existentialistes - et en particulier pour Sartre à qui, comme il est connu, se réfère à Simone de Beauvoir - chaque individu existe au travers de son projet, il serait selon elle caractéristique de la femme de ne pas agir comme une liberté autonome quand il s’agit de se découvrir et de se choisir sur la base des input qui lui viennent du monde masculin.
Le destin qui a été celui des femmes ne serait pas, selon Simone de Beauvoir, le résultat de leur structure biologique, mais de l’influence d’une série de facteurs sociaux : par exemple, les privilèges économiques dont jouit l’homme porteraient la femme - par intérêt - à agir en sorte de lui plaire. Il en résulte pour la femme des coûts humains énormes dans la mesure où elle se trouve confinée dans un rôle qui n’est pas le sien, avec pour conséquence qu’elle ne se « projette » pas, mais vit « projetée » par les autres.
La voie de la libération ne peut passer, pour Simone de Beauvoir, par les réformes sociales : la condition indispensable pour la libération de la femme est, en fait, de la mettre dans les conditions où elle puisse projeter sa vie de façon autonome.
Il est clair que la recherche de la liberté par rapport à tout conditionnement quel qu’il soit et l’effort pour projeter sa propre nature plutôt que de se mettre en accord avec ce que la nature ontologique suggère, rend difficile sinon impossible un rapport de couple basé sur la dynamique de la pauvreté et du don, ce qui conduit S.de Beauvoir à écrire : « L’union de deux êtres humains est destinée à l’échec si elle n’est pas effort de se compléter au travers de l’autre, ce qui suppose une mutilation originelle ; il faudrait que le mariage consiste à mettre en commun deux existences autonomes, et non dans une retraite en soi, une annexion, une fuite, un repliement. Il faudrait que le couple ne se considère pas comme une communauté... [les liens acceptables seraient] des liens fondés sur la reconnaissance de deux libertés [1] » .
N’oublions pas que c’est justement dans les années 1950, les années où a fleuri le féminisme inspiré de Simone de Beauvoir, que fut mise au point, par Pinkus, la pilule œstroprogestative, devenue par la suite symbole et instrument de la libération de la femme d’avec la maternité non programmée. N’oublions pas non plus que, dans les années 1970 a commencé le processus de légalisation de l’avortement volontaire : on voit alors encore plus clairement comment la revendication de la libération de la femme s’est grevée par la suite de trois grandes pathologies, l’affaiblissement de l’unité du couple et de la famille, le recours à l’avortement volontaire, l’usage de la contraception.
[1] Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, 2 vol. Gallimard, Paris, 1969.