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La « révolution sexuelle »

Le mouvement inspiré par Malthus et soutenu par Margaret Sanger a donné le support idéologique nécessaire à la diffusion de la contraception et de l’avortement. Mais ce mouvement a trouvé dans les années soixante un allié très puissant dans une autre idéologie, celle de la « révolution sexuelle », qui a bouleversé l’exercice de la sexualité dans nos pays.

Ce terme de « révolution sexuelle » est entré dans le langage courant pour désigner ce processus qui, supporté et justifié par une série de théories philosophiques, a déterminé, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, un changement rapide des conceptions et des comportements en matière de sexualité.

Tous ne sont pas d’accord avec cette expression de révolution sexuelle, soutenant au contraire que ce changement n’est pas survenu à l’improviste (« révolutionnaire ») mais de façon graduelle au cours des années, bien qu’avec des pointes de virulences à certains moments historiques. On souligne, en outre, que l’idéologie de la révolution sexuelle plonge ses racines dans la période historiquement antérieure des années 1940.

1) Le mouvement libertin
C’est un fait qu’une certaine permissivité sexuelle a existé aussi dans le passé : il suffit de penser, par exemple, au « mouvement libertin » (XVI-XVIIème siècles) pour qui la sexualité n’était à considérer que comme un des instincts fondamentaux qui gouvernent la vie et sont de ce fait hors du domaine de la moralité.

Dans un contexte « libertin » il n’est pas possible d’assurer ces conditions de vie commune stable nécessaire à l’accueil et à l’éducation des enfants : il en résulte l’exigence paradoxale de devoir faire une distinction entre une sexualité orientée à la procréation, qui fonde la famille, et une sexualité orientée excessivement au plaisir.

Entre la permissivité des libertins et celle d’aujourd’hui, il y a cependant, une grande différence : si la première restait confinée à des groupes restreints de personnes, la seconde est devenue un phénomène public qui imprègne la culture et les mœurs de notre temps. Les causes de ce changement sont multiples : de l’interprétation - souvent erronée - de la pensée de Freud, à l’efflorescence de théories « libéralisantes », comme celles de Marcuse, de Simone de Beauvoir ou de Reich.

2) La pensée de Sigmund Freud
A la racine de la présente « révolution » sexuelle il y a eut un changement dans la façon de concevoir la sexualité humaine que l’on peut situer à la fin du XIXème siècle : penseurs et activistes commencèrent alors à séparer la conduite sexuelle non seulement de la moralité objective, mais, fait encore plus important, de la procréation elle-même. On peut retracer l’origine de ce mouvement à la pensée de Sigmund Freud (1856-1939). La conception freudienne de la sexualité est connue dans ses lignes principales, encore que l’interprétation de cette pensée n’ait pas toujours été homogène et fidèle.

Si les études de Freud ont, d’un côté, offert d’utiles indications pour interpréter les caractéristiques de la sexualité humaine - le continuum du développement psycho sexuel de l’enfance à l’âge adulte, la prévalence accordée à la procréation comme fin de la sexualité, la connaissance des dynamismes des phénomènes déviants - elles ont d’un autre côté certaines limites et ambiguïtés qu’il faut souligner.

Il ne faut pas oublier que Freud a identifié dans la sexualité la force originaire et originante de toute la vie personnelle et de toutes les expressions (pansexualisme) de l’homme, une force de caractère biopsychique qui a ses racines dans l’inconscient et est déterminante : ce n’est pas la personne qui s’exprime au travers de la sexualité, mais la sexualité qui s’exprime et structure la personnalité, avec ses dynamismes liés aux profondeurs de l’inconscient. Toutes les manifestations de la personnalité, normales, pathologiques, et aussi spirituelles, sont pour Freud le produit et l’élaboration de ces dynamismes et des mécanismes dits de défense (sublimation, répression, fugue, agression, etc.).

Rappelons nous encore comment Freud était sceptique vis-à- vis de l’amour : lié essentiellement au sexe, l’amour pour Freud semble être le fruit d’une série de conflits et de manques qui rendent la dimension de l’altérité difficile à atteindre et hautement problématique. Pour Freud, écrit Vergotte, l’amour est soumis à la médiation de la sexualité et du principe du plaisir ; il n’est pas élan spirituel, mais avant tout pulsion et désir, et ne sera pas vraiment amour s’il n’est pas capable de sublimer, sans la nier, la « libido » : dans ces conditions il convient de considérer comme certes éthiques, mais abstraits, les concepts de Freud sur l’oblativité, la réciprocité, et la reconnaissance réciproque.

L’image même de la famille est présentée chez Freud, à la lumière du soupçon, comme un entrelacs de tensions, de répressions, d’instincts.

Freud n’était pas partisan de laisser la libido gouverner les personnes. Il voyait en effet que le processus normal pour l’établissement de toute culture était la sublimation de cette libido dont l’énergie était canalisée dans la créativité. Mais Freud donna la justification scientifique pour abandonner une sexualité conçue jusqu’alors comme vouée à la procréation, au profit d’une sexualité orientée vers le seul plaisir, soulignant le rôle du sexe comme force guide de l’être humain.

3) La théorisation de la libération sexuelle : W. Reich et H. Marcuse
La matrice de la dite « libération sexuelle » a été la pensée de deux représentants de la gauche freudienne, W. Reich et H. Marcuse. Ces deux auteurs « ont élaboré la base théorique du libertarisme sexuel et se sont fait les défenseurs d’un style de vie en rapport, exempte de toute inhibition et remords éthiques, et placée sous le signe de la gratification la plus ample des stimulus érotiques. Tous ceux qui partagent le même mode de vivre ont puisé dans ces auteurs, et y ont puisé à pleines mains, se présentant aux nouvelles générations comme les prophètes d’une nouvelle société construite sur le plaisir et sur un bien être sans frein et sans prohibition » [1].

Wilhelm Reich : selon lui, la sexualité, comprise dans sa seule dimension physique, a une fonction de « décharge » des instincts [2]. La sexualité est pour Reich essentiellement un événement biologique, qui va de la tension à la détente : seul l’homme qui cherche à satisfaire son propre plaisir, fruit d’une pulsion, est en mesure de se mettre en harmonie avec la nature et les lois naturelles, et d’agir dans la moralité, dans la liberté et dans la rationalité. Tout ce qui s’oppose à la nature est au contraire répression, mortification des énergies vitales de l’homme : et, du moment que la sexualité est « énergie vitale en soi », la répression sexuelle, qui éduquerait l’homme à la négation de la vie et à la peur du plaisir, est, selon Reich, la « répression » de l’énergie, au sens antinomique du terme. La culture, ainsi conçue, devient un processus anti-vital qui éloigne l’homme de sa vraie nature; seule l’élimination de toute contrainte pourrait rendre l’homme libre et créer les conditions pour une authentique démocratie. Dans cette optique la révolution sociale est une prémisse de la révolution sexuelle, une façon de combattre la répression bourgeoise, pour délier la femme de sa sujétion à l’homme, les enfants de la suprématie parentale, cependant que l’éducation sexuelle devrait avoir uniquement pour objectif celui d’assurer à chacun la satisfaction de tout désir et une existence à vivre sans freins ni autoritarisme.

Herbert Marcuse : il conteste l’affirmation de Freud selon laquelle la civilisation se base sur la répression permanente des instincts humains, le renoncement et l’ajournement de la satisfaction; de Reich, Marcuse n’accepte pas la vision « réductrice » de la sexualité conçue comme génitalité seulement hétéro-orientée. Il soutient au contraire la possibilité d’un polymorphisme sexuel, hétéro et homo-orienté. Il est nécessaire, selon Marcuse, de laisser aux hommes le maximum de liberté sexuelle, parce que c’est là que se trouve le véritable bonheur : « La libération de la sexualité est libération de l’obligation de la performance, et donc liberté par rapport à l’ordre répressif de la génitalité monogame, hétérosexuelle, procréatrice (...). Il s’agira (...) d’une nouvelle sexualité étroitement liée à une dimension esthétique de la vie, à la fantaisie, au jeu » [3]. L’homme « dé-réprimé » serait donc un homme libre et pour être vraiment libre il devrait combattre contre : la famille, considérée comme prison des affects ; la morale, qui conditionne dans ses catégories du bien et du malles choix de l’homme ; la société, qui subordonne la félicité à un travail qui occupe toute la journée, à la discipline de la reproduction monogame, au système fait de la loi et de l’ordre.

La critique de Marcuse ouvre sur des horizons radieux : il espère que, dans une société de l’abondance, où n’existeront plus les besoins, il sera possible de tout transformer en un jeu plaisant. Les théories de Marcuse ont fortement influencé la culture de notre temps. La vie est toujours davantage considérée comme liberté, spontanéité, fête, jeux, sans finalité et sans conditionnement ; les rapports sexuels sont vus comme un moyen pour une pure jouissance individuelle et matérielle ; on déclare juste, sinon carrément obligatoire, de satisfaire ces instincts qui ne peuvent être réprimés ; on ne fait plus de distinction entre homosexualité, hétérosexualité, et bisexualité. La rupture avec la famille, avec les finalismes naturels de la différenciation des sexes, avec la responsabilité procréatrice, ouvre la route au radicalisme le plus libertaire.

[1] N.Galli, Educazione sessuale e mutamento culturale, La Scuola, Brescia, 1980, p.56.

[2] Cette considération vient de F. Fomari, Genitalità e cultura, Feltrinelli, Milano, 1983, p.129

[3] G.Jervis, « Introduzione », in Eros e civiltà, p.30