On peut se demander la raison pour laquelle, en notre époque, le mariage, aussi bien civil que religieux, se trouve ainsi délaissé au profit de situations instables, provisoires, se définissant plus par le négatif que par le positif, dans leur refus d’une vraie et pleine donation réciproque, reconnue socialement et insérée dans la durée. Différentes raisons économiques, sociologiques, psychologiques ont été déjà indiquées pour chacune des différentes situations. Il faut cependant aller au delà de ces conditions relatives pour saisir la perspective plus générale, idéologique et culturelle, dans laquelle s’est progressivement développé et affirmé le phénomène des unions de fait, tel que nous le connaissons aujourd’hui.
La diminution du nombre des mariages, la diminution consécutive du nombre de familles reconnues en tant que telles par les lois des différents pays, et l’augmentation du nombre des couples non mariés, vivant ensemble, n’est pas venue d’un mouvement uniquement spontané, répondant aux changements historiques des sociétés, et à l’entrée dans le monde dit de la « postmodernité ». Il est vrai que l’effacement du monde agricole, le développement du secteur tertiaire, l’augmentation de la durée de vie, l’instabilité de l’emploi et des lieux de vie, la disparition des familles étendues, et la globalisation des phénomènes sociaux et économiques, ont rendu la famille plus instable, et favorisé le modèle de la famille nucléaire, réduite dans le nombre de ses membres, et privatisée. Mais cela ne suffit pas à expliquer la crise du mariage, car celle-ci ne s’est pas produite, ou s’est moins produite là où les traditions familiales étaient plus fortes, et la culture occidentale moins présente, et ce en dépit du développement économique, de la modernisation des sociétés, et des difficultés des couples à garder une certaine stabilité géographique.
A l’origine du phénomène auquel on assiste aujourd’hui, il faut très certainement placer la diffusion de l’idéologie du gender, qui vise à détruire la famille [1]. Celle-ci a deux sources principales : le marxisme et le structuralisme. Elle a subi en outre des influences multiples, en particulier de la part des théoriciens de la « révolution sexuelle », au premier rang desquels il faut citer les deux représentants de la gauche freudienne, W. Reich 61(1897-1957), avec son rejet de toute discipline sexuelle, puis Herbert Marcuse (1898-1979) avec son invitation à expérimenter toutes les situations sexuelles. Herbert Marcuse a été plus loin que W. Reich en soutenant la possibilité d’un polymorphisme sexuel, hétéro et homo-orienté. En invitant à la rupture avec la famille, avec les finalismes naturels de la différenciation des sexes, avec la responsabilité procréatrice, Marcuse a ouvert la route au radicalisme le plus libertaire. Sa perspective a fortement influencé la culture de notre temps. Le féminisme radical, illustré entre autres, dans sa course historique, par les apports de Margaret Sanger (1879-1966) puis de Simone de Beauvoir (1908-1986) a aussi fortement conditionné l’idéologie du gender.
Le mouvement du gender reprend l’interprétation que donne Friedrich Engels de la lutte des classes. Pour Engels, cette lutte est d’abord celle qui oppose l’homme - le maître -, et la femme - son esclave. La famille hétérosexuelle et monogamique serait le lieu par excellence où la femme est exploitée et opprimée par l’homme. La libération de la femme passe donc par la destruction de la famille. Toutefois, s’inspirant du structuralisme, l’idéologie du gender considère en outre que chaque culture produit ses règles de conduite, et que les différences de rôle entre l’homme et la femme sont d’origine purement historiques. Elles sont le produit d’une culture en voie d’extinction. Si le sentiment maternel est né aux alentours du XVIIIème siècle, la nouvelle culture « dé-maternisera » la femme. Elle devra abolir toutes les distinctions, relents anachroniques de l’âge de l’ « oppression de la femme par l’homme » et souvenir insoutenable du temps des inégalités entre eux. Cette nouvelle culture nie toute importance à la différenciation génitale de l’homme et de la femme. L’individu doit se libérer de ce conditionnement biologique pour pouvoir librement choisir sa tendance sexuelle. L’hétérosexualité et la monogamie ne sont plus considérés que comme un cas possible de pratique sexuelle, à côté de divers autres cas et sur le même pied que ceux-ci: homosexualité, lesbianisme, bisexualité, travestisme, unions consensuelles diverses, etc. Les normes de la morale familiale traditionnelle doivent donc être enterrées. Le droit à la liberté sexuelle des individus doit être proclamé. Il ne doit être assorti d’aucune contrainte, d’aucune limitation. La « nouvelle culture », prônée par les idéologues du gender, et que l’ONU dissémine systématiquement aujourd’hui, surtout depuis la Conférence de Pékin sur la femme (1995), exige donc la destruction de la famille à laquelle ces idéologues accolent l’adjectif « traditionnelle ». Dans cette perspective, l’hétérosexualité, telle qu’elle s’exprimait traditionnellement dans la famille, est privée du statut spécifique dont elle jouissait jusqu’alors. Puisque les rôles liés aux différences génitales sont condamnés, des mots comme mariage, maternité ou paternité n’ont plus aucune importance. De fait, le mot « maternité » a été pratiquement balayé du document final de la conférence de Pékin.
A ces théories de la révolution sexuelle, puis, aujourd’hui, du gender, s’ajoute l’influence de l’anthropologie strictement individualiste, produit du néo-libéralisme ambiant, dans laquelle l’homme contemporain des pays développés est immergé sans le savoir. En donnant sa caution à cette anthropologie, l’ONU piège l’institution familiale traditionnelle. Cette dernière est en effet le lieu de la solidarité, de l’interdépendance consentie, de la fidélité.
Lorsque l’ONU revendique que le même statut soit réservé à un couple d’homosexuels et à la famille, elle entérine les vouloirs individuels des membres du couple. Dans cette perspective individualiste, néolibérale, il n’est plus question d’ « auto-donation réciproque », fondant la famille. Celle-ci se transforme en un « pacte », issu d’un consensus par définition toujours renégotiable. Nous avons là le principe fondateur des actuelles « unions de fait » propre au régime dit de la cohabitation. ,
Dans cette triple perspective de la révolution sexuelle, du gender et de l’individualisme néolibéral, c’est donc la famille traditionnelle qui devient l’obstacle à abattre, et c’est l’union « de fait », fondée sur le consensus, qui devient le modèle. Alors que l’article 16 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948 présentait la famille comme « l’élément naturel et fondamental de la société », ayant droit de ce fait « à la protection de la société et de l’Etat », l’ONU, surtout depuis la conférence de Pékin, s’ingénie à employer le mot famille pour désigner toutes sortes d’unions consensuelles : unions homosexuelles, lesbiennes, « familles » recomposées, « familles » monoparentales masculine ou féminine, en attendant les unions pédophiliques (déjà prônées par certains) ou même incestueuses. L’ONU apporte sa caution aux États qui ont entrepris d’exténuer l’institution familiale en flattant la liberté débridée des individus. Comme toutes les libertés doivent être mises sur le même pied, la loi doit accorder aux divers types d’union les mêmes prérogatives juridiques que celles reconnues à la famille. C’est bien ce que fait le PACS français mentionné dans le module 003 et les documents analogues en cours de préparation dans les différents pays.
Cette brève récapitulation historique aide à comprendre pourquoi, aujourd’hui, la question des « unions de fait » se trouve associée avec la requête homosexuelle, dans une même attaque contre le mariage et la famille « traditionnelle ». Dans la conception qui prévaut maintenant dans certaines institutions et certains gouvernements, la famille « traditionnelle », fondée sur le mariage, et héritée des cultures du passé, ne doit plus être qu’un modèle parmi d’autres d’union purement contractuelle. C’est le principe du caractère public, social, définitif, de l’engagement des conjoints dans le mariage qui est principalement sous attaque. A ce mariage doit se substituer, dans la mentalité des législateurs actuels, une forme de « contrat » entre les parties, moins contraignante, privée et privatisée, ad tempus, que l’on peut faire et défaire au gré des parties contractantes. Il s’en suit que la famille, issue du mariage, cesse d’être une réalité sociale distincte des individus qui la composent. Puisque la famille de la culture nouvelle ne procède que d’un contrat privé passé entre individus, son existence même est suspendue à la durée de ce contrat. Sa stabilité et sa durée dans le temps sont hypothéquées. Quant aux enfants, s’il y en a, ils perdront cette famille - précaire dès son origine - dès que les parties contractantes estimeront avoir intérêt à renoncer à leur contrat.
[1] M.Schooyans, « La coalition idéologique du ‘genre’ », in L’Évangile face au désordre mondial, Paris, Fayard, pp.35-49.